L’euphraise casse-lunettes
Après avoir si longtemps tenté de convaincre mes étudiants de commencer par décrire aussi précisément que possible sinon « jusqu’au bout » l’oeuvre qu’ils devaient analyser et les avoir préparés à un exercice pratiqué depuis l’Iliade, me voilà convié à faire de même, sauf que les vertus de la description me paraissent aujourd’hui unpeu moins assurées.
Qu’un auteur passe directement à l’étape suivante et me rende l’oeuvre comme visible à l’aide d’un seul de ses détails et par les seuls moyens du texte me fait entrer bien plus efficacement dans son aire. Bref plutôt que de discours descriptif - l’ekphrasis des grecs - j’aimerais me livrer à une petite expérimentation que j’appellerai l’euphraise casse-lunettes qui veut dire joie, du nom de ces fleurs semi parasites qu’on dénomme vulgairement ainsi parce qu’elles rendent la vue aux mal voyants et leur apportent la joie. J’ai en écrivant ces lignes, sous les yeux, une image de la Tombe François, à Vulci, en pays étrusque, découverte par le peintre Alexandre François au milieu du XIX° siècle et datée du V° siècle av. J.C mais dont les peintures, déposées en 1862 par le prince Torlonia puis transportées dans son palais à Rome, remontent au II° ou au I° siècle av. J.C. Un fragment représente justement une scène de l’Iliade : le duel d’Étéocle et Polynice. On y aperçoit, sur le mur en partie ruiné qui mange les figures, les deux garçons armés de dagues s’étriper méchamment. L’un d’eux est debout, de trois quart, le corps rouge brique cerné par des tracés d’un rouge plus soutenu comme les danseurs dans La Danse de Matisse de 1909 qui est à Moscou, les deux mains appuyées sur son arme pour mieux pourfendre son adversaire tandis que celui-ci lui perce le coeur et que jaillissent des flots de sang. Je m’avise que la tête du combattant encore debout est à moitié perdue et que la partie supérieure du corps de celui qui est à terre manque entièrement. L’euphraise me tarde de décrire les blancs de la peinture, gagnée par une couverte grossière dont toute trace de bataille, tout décor a disparu, excepté un petit rectangle ocre suspendu dans le blanc ambiant du mur. Car ce qui me réjouit absolument dans ce combat ce sont bien ces corps d’un rouge de danseurs d’Afrique déchirés par la chaux, c’est la chaleur corrosive dégagée par cette double destruction à l’oeuvre dans l’action représentée et dans la fresque en ruine. C’est alors que la scène toute entière, avec ses lacunes, ses zones indescriptibles - les zones d’ombre du duel ici marquées en blanc - et pas seulement l’apparence de celui qui est le plus mal en point et dont le corps saigné à blanc est à peine reconnaissable, me fait songer à la mort de Pasolini dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie.
PS :
La réplique de cette tombe devra associer les cannes de la plage d’Ostie envahie par les détritus et l’image du duel de la Tombe François, dans l’instant où l’euphraise casse-lunettes ainsi obtenue s’efface au contact de l’air libre, soufflée par la lumière comme dans Fellini Roma les fresques des villas romaines.
Xavier Girard
OEuvre : Frédéric Clavère