Ekphrasis
Souvent dans ma tête, la nuit, je joue à recomposer une toile de Manet dont le titre est à lui seul un programme ou plutôt une semence « Melle Victorine en costume d’Espada ».
Exposée au salon des Refusés en 1863, cette huile sur toile (165,1x127,6) fut sans doute trouvée d’une grande brutalité.
Victorine Meurent (quel nom ! et comment le prononcer en échappant à une mortelle conjugaison …) jeune modèle qu’on retrouvera dans l’Olympia et Le déjeuner sur l’herbe en est l’héroïne. C’est elle qui me fascine. Après une fugue aux Etats Unis, à partir de 1870 Victorine passe du statut de modèle à celui de peintre. Elle parviendra à exposer un autoportrait au salon de 1876 puis selon certains témoins sombrera dans l’alcoolisme et la misère…
Sur la toile de Manet, travestie (boléro, chapeau et foulard sont les mêmes accessoires que ceux d’ « Un chanteur espagnol » de 1860) Victorine exhibe un corps de femme déjà lourd dans une posture où le geste semble suspendu et mal synchronisé. Posant en toréador (la corrida qui se déroule dans le fond est tiré du groupe de la cinquième planche de « La tauromachie » de Goya) Victorine, espada dressée d’une étrange manière, mulata saumonée doucement posée entre ses doigts pâles est l’image même d’un défi. Cette rousse à la peau laiteuse accrochant si bien la lumière se dresse comme un fantôme fragile, adorable, insolent. Quelque chose pourtant de pathétique inonde la composition. De quelle mise à mort théâtrale est-il ici question ? La réponse me semblerait d’ordre sexuel et je ne m’y attarderai pas puisque c’est sur elle que reposera l’oeuvre à venir. Une analyse au rayon X de « Melle Victorine en costume d’Espada » fait apparaître une autre Victorine. Elle tient à deux mains une grande cape. L’épée n’existe pas. Le rayon X révèle sous cette version (ce remord) et cette fois à l’envers une troisième femme, nue, assise, aux proportions étranges… Ces trois femmes désensablées feront l’objet de l’oeuvre à exécuter et dont le titre sera simplement « Le retour de Victorine».
Liliane Giraudon
Il existe une aquarelle et encre sur mine de plomb reproduisant à l’envers la composition du tableau. Manet s’étant servi d’une reproduction photographique pour effectuer le report. « Le retour de Victorine » pourra (si l’artiste le désire) être exécuté en utilisant la photographie, la vidéo ou la performance. La fabrication de spectres peut s’articuler sur de multiples supports.
OEuvre : Mijares